Sans titre, 2024, marron-bleu-crème
Cette toile-à-toucher, acrylique sur canevas, représente un paysage abstrait. Alexandra Dubé Loubert ne lui a pas donné de titre lors de sa création en 2024, mais entre nous, nous la désignons ainsi : marron-bleu-crème. La dimension de la toile est de 30 pouces (76 cm) sur 36 pouces (91,5 cm). Pour vous aider à vous représenter ces dimensions, je dirais qu’une porte standard de chambre mesure 32 pouces (81 cm) de largeur ; la portion verticale du canevas est donc un peu plus petite que la largeur d’une porte et la portion horizontale est, quant à elle, quelque peu plus longue.
Cette toile a été faite par couches successives de peinture acrylique très liquide. Au départ légèrement visqueuse, un peu comme de la colle liquide, la peinture acrylique a été rendue plus ou moins fluide par Alexandra, qui y a ajouté de l’eau selon les besoins que lui dictait son paysage abstrait. Elle commence sa création en travaillant une première couleur, en dessinant une forme approximative sur le canevas avec un pinceau humide. Elle ajoute de l’eau ou de la peinture à son mélange, selon la transparence qu’elle souhaite atteindre. La tache dessinée avec le pinceau humide aide la peinture à se diffuser, c’est-à-dire qu’elle va là où c’est humide. Alexandra guide la peinture avec un pinceau ou joue avec l’inclinaison de la toile afin d’orienter le liquide coloré. Ensuite, elle laisse sécher quelques heures, puis reprend son travail.
Notez qu’Alexandra n’a pas de plan précis. Elle décide, au fur et à mesure, de la prochaine étape, en fonction des formes et des couleurs déjà sur la toile. Parfois, elle est trop pressée et ne peut s’empêcher de faire une seconde tache de peinture. Toutefois, quand elle bouge la toile dans un sens ou l’autre, cela complique les choses, parce qu’elle ne veut pas nécessairement que les deux taches coulent dans la même direction. La sagesse lui dicte alors de quitter la pièce pour laisser sécher. Lorsqu’elle revient dans son atelier, Alexandra a souvent la surprise de constater que la peinture n’a pas fait ce qu’elle pensait. Elle s’est diffusée autrement, modifiant la couleur ou la forme, comme si elle en avait fait à sa propre tête ! Alexandra continue de la sorte à superposer des couches tant et aussi longtemps qu’elle ne sent pas que son œuvre est achevée.
Quand je regarde cette peinture, je vois un paysage islandais. J’emploie le qualificatif « islandais » d’abord parce que la partie inférieure, celle qui est marron, me rappelle les sols volcaniques que j’ai vus en photo et qui font la renommée de l’Islande. Ces terres volcaniques couvrent les 2/5 de la partie inférieure de la toile. Les différentes couches de peinture, allant du marron foncé au marron très clair, qu’Alexandra a appliquées font en sorte que le sol volcanique est vallonné. Certaines des taches les plus foncées sont brillantes, alors que les plus claires sont plutôt mates.
Au coin inférieur gauche, une ligne diagonale marron clair monte doucement vers le centre droit de la toile. Elle est entourée de taches foncées qui ont tenté de pénétrer ses limites par osmose. La section bleue, au centre du canevas, occupe approximativement 1/5 de la toile. Elle me rappelle aussi l’Islande, puisque j’y vois des cheminées de geysers, desquelles s’échappent des vapeurs d’eau chaude jaillissantes. Ici, les geysers sont représentés par quelques taches de peinture verticales. Ce sont les seules taches perpendiculaires. Elles se trouvent au centre, complètement à droite de la toile. Ces cheminées crachent des vapeurs bleutées. Alexandra a donné beaucoup de transparence à la peinture bleue. J’ai vraiment l’impression qu’il s’agit de vapeurs translucides desquelles se dégage un parfum sulfurique.
Finalement, la partie crème occupe les derniers 2/5, soit la partie supérieure de la peinture. À mon avis, cette section représente un ciel éthéré auquel s’entremêlent les vapeurs des geysers. J’ai l’impression d’être devant un ciel bas couvert de nuages plats peints en longueur. Ces nuages ressemblent à ceux que j’observe les jours d’hiver où l’on attend de la neige. La superposition des taches faites par Alexandra donne de la perspective à cette toile (la perspective est l’art de donner, sur une surface plane, de la profondeur ou un aspect tridimensionnel à un objet bidimensionnel).
Si je résume, ce paysage abstrait, paisible et vaporeux, se décline en trois temps : la partie inférieure en différentes teintes de marron dessine un sol vallonné duquel s’élèvent les fumées brumeuses des geysers, situés au centre de la toile, et qui culminent avec un ciel d’hiver chargé.
Les textures de cette toile sont complètement différentes de celles de la toile avec les coulisses de gesso. Il m’est plus difficile de déterminer où se trouvent les limites des différentes couches de peinture. Les couches les plus liquides se dérobent sous mes doigts, tandis que celles plus épaisses me laissent deviner en partie leur contour. La rugosité du canevas est aussi dissimulée sous les différentes strates de peinture.
Comme il s’agit d’un paysage abstrait, c’est-à-dire que les formations sur la toile sont horizontales, je vous suggère d’abord de toucher la peinture de gauche à droite et de droite à gauche… imprégnez-vous de cette sensation. Ensuite, faites parcourir vos doigts de haut en bas et de bas en haut. Que ressentez-vous ? Percevez-vous des différences entre les parties de la toile ? Est-ce que le haut crème et éthéré se distingue de la partie inférieure, brune et volcanique, de la peinture ?